Pour ce second portrait, c’est Audrey Leprince qui nous fait découvrir son métier dans les jeux vidéo. Après des débuts en tant que Game designer à Quantic Dream, Audrey travaille plusieurs années comme Productrice chez Ubisoft. En 2010, elle co-fonde avec Emeric Thoa le studio de jeu vidéo The Game Bakers.

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Tu as cofondé The Game Bakers. Quel est ton rôle au sein du studio ?

Mon associé et moi, prenons conjointement les décisions liées à la stratégie du studio. Emeric gère la partie créative, le game design et l’équipe au quotidien. Quant à moi, je m’occupe du management du studio et de la production exécutive : je cherche les financements, je me charge de la communication et du marketing, je cherche des partenaires business pour nos jeux… Côté contenu, je m’occupe d’un peu plus près de la partie narrative, j’ai travaillé sur l’histoire et les dialogues de Furi par exemple.

 

J’ai vu que tu avais une formation en management plutôt orienté business, puis que tu as été game designer chez Quantic Dream. Comment es-tu passé de l’un à l’autre ?

J’ai en effet étudié à Sup de co Paris et lors de mon stage chez Gallimard, j’ai eu l’occasion de travailler avec des développeurs de jeux vidéo sur un projet interactif. Ce sont eux qui m’ont permis d’entrer chez Quantic Dream. Je suis ensuite devenue productrice et j’ai travaillé 6 ans à Ubisoft Shanghai avant de revenir à Paris, au siège de l’entreprise.

En rentrant en France j’ai décidé de monter mon studio avec Emeric Thoa. Nos premiers jeux mobiles ont bien marché et en 2014 nous avons décidé de retourner développer des jeux console, avec Furi notre dernier jeu. Aujourd’hui le studio compte 10 salariés et plusieurs externes.

 

As-tu des conseils à donner à ceux qui souhaitent créer leur propre studio ?

Emeric et moi avons longtemps travaillé dans l’industrie avant de monter notre studio. Cela nous a permis d’acquérir énormément d’expérience sur des jeux publiés, et de développer notre réseau. Je pense que c’est ce qui a contribué à notre succès.

Mon conseil serait de ne pas hésiter à solliciter son réseau, de bien s’entourer pour en apprendre plus sur les ficelles du métier. Ce qui est dur lorsqu’on monte un studio c’est de le faire tourner, de faire des jeux qui fonctionnent assez bien pour en faire d’autres et garder son équipe dans de bonnes conditions sur le long terme.

 

Loisirs Numériques a pour mascotte un poulpe. Nous avons donc été interpellé par le jeu Squids. Comment vous est venu l’idée de ce projet ?

Quand on a créé notre premier jeu mobile, on s’est d’abord demandé quel type de contrôle pouvait être agréable et fluide sur un écran tactile, un peu comme les contrôles du jeu Angry Bird, un des gros succès de l’époque.

Il s’avère qu’Emeric et moi adorons les poulpes, pieuvres et octopodes en général. Après réflexion, on s’est aperçu que l’élasticité de leurs tentacules correspondait à ce que nous recherchions. Nous avons alors prototypé le fait de tirer sur les tentacules des poulpes pour les propulser. C’est ainsi que Squids est né et Jérôme Renéaume nous a par la suite rejoint sur la direction artistique du projet.

 

Retrouvez la série des Squids sur mobile, WiiU ou Nintendo 3DS. Petite annonce : Squids Odyssey sort prochainement sur Nintendo Switch !

 

En septembre 2017 Women in Games France voit le jour à ton initiative et celle de Julie Chalmette. Qu’est-ce qui t’a poussé à créer cette association ?

En 2016, j’ai fait le tour du monde pour Furi. Il se trouve que j’ai été aidée en tant que femme de l’industrie, notamment par l’association Pixelles* qui a sponsorisé  mon billet pour la GDC ou en participant aux rencontres de Women in Gaming. Je me demandais depuis un moment pourquoi on avait pas la même chose en France : des initiatives pour encourager les femmes du jeu vidéo. Un peu après à l’occasion des Ping Awards, Julie et moi avons pu constater que nous étions les deux seules femmes à être montées sur scène pour recevoir un prix. C’est à ce moment que nous avons décidé d’essayer de faire changer les choses et de créer Women in Games France.

 

C’est quoi Women in Games et quels sont vos objectifs ?

Women in Games est une association professionnelle qui vise à plus de mixité dans l’industrie du jeu vidéo. On aimerait faire doubler le nombre de femmes en 10 ans.

Nous avons 4 grands axes de travail :

1/ Rendre les femmes de l’industrie plus visibles : on a notamment créé une liste d’intervenantes pour participer à différents événements publics, et on a lancé l’initiative Role Model où des youtubeurs donnent la parole à des femmes de l’industrie. Carole Quintaine a d’ailleurs ouvert la voie avec l’émission Drôle de Dames. On propose aussi une formation gratuite pour les femmes qui veulent gagner plus d’assurance pour prendre la parole en public.

2/ Éducation : éduquer les jeunes filles et leurs parents aux métiers du jeu vidéo en rappelant qu’ils ne sont pas réservés aux hommes. Pour cela, on se rend sur les salons, on communique auprès des collèges et des lycées de France, et on travaille actuellement sur un site central qui présente les métiers du jeu vidéo.

3/ Le networking : développer le réseau et créer des moments de rencontres où on peut discuter, s’encourager, se conseiller, etc. On a également mis en place un système de marrainage et de relecture de CV.

4/ La sensibilisation des acteurs de l’industrie : il y a encore beaucoup de choses à faire sur la mixité et tout le monde n’en a pas totalement conscience. Beaucoup ont le sentiment d’être déjà dans une société égalitaire. Dans une industrie composée à 80% d’hommes, ces biais sont tenaces. La formation à l’égalité et aux biais inconscients est une des actions que nous mettons en place pour favoriser la  diversité.

En parallèle, on a beaucoup d’actions, notamment un guide pour aider les femmes qui subissent du harcèlement en ligne, et on va également lancer des journées portes ouvertes dans les studios, plus d’infos sur le site Women in Games.

 

À quels types de jeux joues-tu habituellement ?

J’ai d’abord passé beaucoup de temps sur des MMO, puis je suis passée aux jeux console, The Last of Us est celui que je cite le plus car je trouve que c’est une des plus belles histoires d’amour du jeu vidéo. Avec la vie de famille, une seule TV pour plusieurs joueurs ne suffisant plus, je me suis mise aux jeux mobiles. J’apprécie particulièrement les jeux narratifs ou puzzle comme les jeux de TellTale ou Monument Valley. La Switch avec son second écran m’a permis de retourner à des jeux “console” et notamment Stardew Valley qui est devenu le jeu auquel j’ai le plus joué ces dernières années.

 

Un personnage féminin qui t’a particulièrement marqué ?

Il n’y a pas encore assez de personnages féminins à la hauteur des personnages masculins. Dans l’animation, par exemple, j’adore le personnage de Korra de The Legend of Korra, ou en BD le personnage de Alana de Saga. Ce sont des héroïnes “complètes” avec de multiples facettes. Des femmes qui ne se définissent pas par leur relation avec leurs compagnons masculins ou avec leur famille. Des femmes authentiques qui font des erreurs et qui essayent de les résoudre, des femmes qui changent, des solitaires parfois. J’aimerais voir plus de personnages féminins de ce type dans les jeux vidéo.

 

Comment vois-tu l’industrie du jeu vidéo dans les 10 prochaines années ?

Les blockbusters vont continuer à se développer et occuper de plus en plus du temps de jeu des joueurs pour lesquels nous sommes tous en compétition (le jeu vidéo et les autres loisirs comme Netflix). Ce que je souhaite c’est que les joueurs gardent une petite place pour les jeux indépendants développés par des auteurs et des autrices d’origines diverses : ils abordent des sujets audacieux, apportent de nouveaux points de vue et s’adressent à de nouveaux publics. J’espère que l’industrie verra beaucoup de nouveaux Papers Please ou Gone Home qui viendront surprendre les joueurs.

 


* Pixelles : association basée à Montréal qui aide les femmes dans l’industrie.

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